Milly Vodovic : un bouquet d’émotions et de poésie

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Au dos du roman on lit : « métamorphoses à partir de 15 ans, plus ou moins ». À partir de 15 ans me semble judicieux, vu la dureté du roman… Mais sa beauté peut toucher à tout âge, et ce roman destiné aux ados est un délice pour tout adulte.

Milly Vodović : un nom mêlant assonances rondes et douces, consonnes dures et claires.
Un personnage doux et empli de rêves, mais qui se révèle d’une animalité féroce lorsque l’injustice s’en prend aux siens, à ce qu’elle a de plus cher.
Milly, surnommée Milk, c’est une ado de 12 ans, de famille musulmane bosniaque, réfugiée d’ex-Yougoslavie. Elle vit avec ses deux frères Tarek et Almaz, sa mère Petra et son grand-père Deda dans un quartier de Birdtown, aux États-Unis. Milly, elle, n’a pas connu la guerre, mais elle la ressent au plus profond d’elle, à chaque fois qu’elle voit sa mère courber l’échine, quand elle l’entend évoquer ses souvenirs en bosnien, quand les fils de la famille Adams l’insultent en serbe et inscrivent des mots racistes honteux sur la camionnette de Deda…
La guerre et l’injustice sont ancrées en elle, créature pétillante de vie, qui oscille entre la volonté de partage et la méfiance des autres, de l’Autre.

Le jour où elle aperçoit Swan Cooper, l’ado de 19 ans fils du propriétaire de leur maison, tirer des balles de revolver à deux pas de son frère Almaz couché à terre, Milly ressent plus que jamais le danger. Même son grand frère ne fait pas le poids face à la méchanceté sans limites qui illumine le visage de Swan. Alors Milly, du haut de ses 12 ans et de sa naïveté, plonge sur Swan pour défendre son frère. C’est la rage qui l’habite, qui s’empare d’elle. La rage de l’injustice, que tout son corps veut crier. Depuis cet épisode, son frère ne lui parle plus, lui voulant d’être intervenue.
Almaz a des comportements de plus en plus étranges, l’air absent. Il évoque une certaine « Popeline » qu’il doit retrouver, le « Mange-cœurs » qui arrive, et pendant ce temps la ville se recouvre de coccinelles… Qui sont ces personnages évoqués par Almaz ? Ces signes, de plus en plus étranges, sont des alertes… Almaz est en danger, Milly le sent. Mais elle ne comprend pas ce qu’il se trame et mène son enquête.
Le soir, elle part chercher le revolver abandonné par Swan dans la forêt. Elle le cache, mais se rend compte plus tard qu’on lui a volé… Est-ce Almaz ? Pour quoi faire ?

Des ficelles tissent les liens d’une tragédie, qui se construit entre fiction et réalité. À certains moments, on plonge dans le rêve. Tout n’est-il que symboles ? Ou la fiction a-t-elle partie liée avec le réel ? Milly se questionne, le lecteur aussi.
Popeline et le Mange-cœurs semblent être des personnages tirés des romans qu’écrit la mère de Swan, Daisy. Et si Almaz était lui aussi un personnage écrit par Daisy ?
Entre imagination enfantine qui se veut rassurante, ou parti pris du roman qui nous mène dans un univers fantastique, le lecteur hésite. Mais peu importe, car cet imaginaire a une force évocatrice puissante. La mort est proche, injuste, et sert seulement à nourrir le Mange-cœurs. Milly parle aux animaux, en fait ses alliés face à la solitude, et ressent la terre qui lui parle.

Milly devra affronter le deuil, et mettra elle-même sa vie en danger, simplement pour avoir cherché à comprendre le mystère entourant son frère. Pour avoir cherché à lui rendre justice et rêvé d’une échappatoire, pour avoir cru au bonheur.

Ce roman est d’une violence forte, mais d’une beauté inouïe. Riche en métaphores et en poésie, cette belle écriture est porteuse d’une volonté émancipatrice. L’écriture, tout comme Milly, bouleverse les codes. À travers le combat de Milly, nous voyons les personnages changer, hésiter. Se découvrir de nouveaux sentiments, l’amitié et la tendresse, la soif de justice et d’autre chose que la dureté de laquelle ils sont imprégnés. Milly les interroge, les transforme. Même s’il n’est pas simple de changer quand notre identité est marquée au fer rouge, quand on appartient à une famille stigmatisée par le regard des autres, quand on sent que tout nous dit « tu dois être comme cela, et pas autrement. » Milly leur donnera la possibilité de se dire : il peut en être autrement.

(Almaz)
Il ne manque pas grand-chose pour toucher le fond. Mais il ne peut pas être le seul à couler. Ces gens malades ou sans famille marchant droit, ça le dépasse ! Comment font les gens pour porter ces gouffres en eux sans jamais devenir fou ? Sans jamais mordre un inconnu ou pisser sur le sac d’un autre ? Comme vivre avec les araignées et croire à des jours meilleurs ?

L’amitié qui se crée entre Milly et Douglas, le jeune de la famille Adams, est belle et simple, propose une alternative à la violence qui fait rage entre les deux familles.

(Douglas)
C’est diablement tordu mais le temps passé avec elle vaut quelque chose. Il ne s’écoule pas juste pour attendre de rentrer chez soi, pour manger et dormir. Le temps avec elle se retient. Il fabrique des souvenirs. Oui, près d’elle, il a l’impression d’être neuf. De ne plus avoir de nom de famille. De ne plus être à Birdtown. Être soi pour être soi, dans l’instant qui emporte tout sur son passage.

Les mots de l’auteur, Nastasia Rugani :

« Pour Milly, grandir est une abomination. Quitter l’enfance est impensable parce que c’est le lieu de tous les bonheurs : la liberté d’être qui l’on souhaite, de rêver fort et fou, de parler aux animaux, et d’être asexué. »

Réflexion parallèle :

Un livre qui fait écho indirectement avec celui dont je vous ai déjà parlé, qui fut aussi un coup de cœur : La vraie vie d’Adeline Dieudonné. Hasard ou non, ma lecture rapprochée de ces deux romans me fait mettre en lumière davantage ces sujets qui parlent de manière universelle : la perte d’un être cher, qu’elle soit physique ou symbolique, l’amour fraternel, la violence injuste créée par la société, le choix d’un enfant face à cette violence : combat pour une liberté émancipatrice ou abdication à la violence ?… C’est un réel sujet actuel, qui traduit une enfance de plus en plus touchée par la violence et qui doit choisir… Je remercie la force littéraire de ces deux auteures, qui exposent un point sensible dont on ne parle pas assez et qui se placent, comme rares le font, dans le corps et la pensée d’un enfant, qui crie son désir de comprendre et de vouloir croire, encore, que le monde peut être beau. L’épigraphe de Milly Vodović met en avant une citation de Toni Morrison, dans Love :
« Une petite fille. Qui essayait de se trouver un endroit alors que rien ne mène à rien. »
Cette citation illustre magnifiquement bien ces deux jeunes héroïnes, et tous les enfants à travers elles.

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Milly Vodović, Nastasia Rugani, éditions MeMo, 20 septembre 2018, 222 pages.

Justine M

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