Une Sirène à Paris, Mathias Malzieu

Entre le conte pour adulte et la fable

Le retour de Mathias Malzieu

            Je vous en ai déjà parlé dans la sélection de la saint-Valentin mais une petite piqûre de rappel n’a jamais fait de mal à personne… Bien au contraire. Comment vous parler de ce petit bijou que nous a offert Mathias Malzieu pour ce début d’année, sans accumuler les adjectifs les plus élogieux ? Lire la suite

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« Là où les chiens aboient par la queue », Estelle Sarah-Bulle

Chez les Ezéchiel, il y a le père, Hilaire, aussi respecté que craint. Étant jeune, c’est sur le dos de sa jument qu’il alla chercher la belle Eulalie dans sa famille békés pour l’épouser, défiant ses frères qui voulurent le tuer. Eulalie donnera naissance à trois enfants, en perdra un. Elle meurt jeune, épuisée par une vie et un mariage trop rudes, peut-être plus que par la maladie dont elle était atteinte. Elle avait un quatrième enfant dans le ventre. Petit-Frère, le benjamin, avait trois ans. Orphelin d’une mère dont il ne garde aucun souvenir, Petit-frère à la vie rude. Un peu à part dans la fratrie, il a « la Guadeloupe en colère » (page 46). Lucinde, la cadette et préférée d’Eulalie, se prend pour une aristocrate. Avec elle, la jalousie et la mesquinerie ne s’arrêtent pas aux frontières de la famille. Et enfin, Antoine, la mystique. Celle qui parle avec les anges. Antoine la tornade à la volonté inébranlable. Indépendante, son seul rêve est d’avoir sa petite boutique, comme sa mère avant. C’est donc l’histoire de la famille Ezéchiel, son histoire, que la fille de Petit-Frère vient chercher en les interrogeant tous les trois, et qui nous est relatée.

« Dès le départ, toute notre histoire prend racine dans la terre à chimère »

            Je trouve les histoires de familles passionnantes. Il s’y mêle toujours secrets, mystères et légendes : elles sont la mémoire d’une époque révolue dont nous sommes les héritiers. « Là où les chiens aboient par la queue » est un roman qui prend la forme d’un récit de famille passionnant. Les yeux grands ouverts sur cette fresque familiale et guadeloupéenne, j’ai dévoré cette histoire avec avidité. Car à l’histoire de famille se mêlent celle de leur île natale, dessinant à la fois les contours de la tribu Ézéchiel, mais aussi ceux d’un peuple et d’un territoire. Les sœurs et le frère se racontent, oscillant entre l’amour et la haine, autant à l’égard des uns et des autres que pour la terre qui les a vu naître.

« Je me considérais comme une femme, ça oui, et comme une Guadeloupéenne, c’est-à-dire une sang-mélangé, comme eux tous, debout sur un confetti où tout le monde venait d’ailleurs et n’avait gardé qu’un peu de sang des Caraïbes, les tout premiers habitants. Ça m’éloignait définitivement de toute idée de grandeur et de pureté. Ma fierté, c’était le chemin que je menais dans la vie et que je ne devais qu’à moi-même. »

            De loin, le livre est porté par le récit d’Antoine, dont la mémoire ne semble avoir aucune faille. Faisant fi des rumeurs et de la jalousie, elle trace sa route sans jamais se retourner. Sans ménagement, Antoine nous trimballe au gré de son parcours de vie de Morne- Galant aux rues fourmillantes de Pointe-à-Pitres, en passant par les faubourgs de la ville et Caracas, jusqu’à Paris. On s’attache vite à ce personnage fort et fantasque, incroyablement vivant. Et c’est avec bonheur que nous la suivons dans ses aventures. Elle a le don pour raconter les histoires et ses souvenirs sont comme les petits diamants qu’elle vendra. Bruts et précieux.

            Antoine, c’est aussi le témoin de l’injustice sociale et d’une Guadeloupe, qui à l’aube des années 60, est en pleine mutation. Les faubourgs de la ville sont détruits et les habitants qui le peuvent transportent leur case telle quelle pour aller la poser ailleurs. Les rues sont goudronnées, des immeubles sont construits.

« On aurait dit qu’on empilait les gens, mais sans plus leur laisser de chemins pour divaguer, de jardins où planter trois ignames, ni de place secrètes où se retrouver »

Et puis il y a cet évènement, dont je n’avais jamais eu vent. Les émeutes de Point-à-Pitre en mars et mai 1967. La violente agression d’un européen envers un vieux guadeloupéen est l’incident de trop, les guadeloupéens s’enflamment, lassés d’être les victimes d’une communauté blanche à laquelle tout appartient. Suite à cela, les ouvriers se mettent en grève pour réclamer une augmentation de salaire et protester contre leurs conditions de travail. La répression est violente : la gendarmerie, les CRS et l’armée tirent sur les manifestants. Une chasse aux sorcières s’organise, c’est la terreur dans les rues de Pointe-à-Pitre. Officiellement, la répression aurait fait 8 morts (alors qu’il y en aurait eu une centaine) et bizarrement, l’affaire a été classée secret défense jusqu’en 2017.

            Lucinde et Petit-Frère racontent également leur parcours, les membres de leur famille et les évènements marquant de l’île. Parfois, les versions diffèrent, nous rappelant qu’avec le temps, les souvenirs se tordent pour laisser apparaitre de nouvelles images. La mémoire façonne des petites légendes, et c’est peut-être très bien comme ça. Les souvenirs sont comme des cadeaux et, inventés ou non, ils sont précieux pour cette nièce en quête de ses origines.

            « Là où les chiens aboient par la queue » est un récit incroyablement vivant, porté par une langue dans laquelle s’insère habilement le créole. Dépouillée d’ornement, mais loin d’être sommaire, l’écriture d’Estelle-Sarah Bulle nous transporte. Et c’est avec beaucoup de bienveillance qu’elle nous montre cette île et ces habitants, dans toute leur complexité et leurs ambivalences.

            J’attends avec impatience le deuxième roman de cette auteure qui m’a conquise !

Justine

Là où les chiens aboient par la queue
Estelle Sarah-Bulle
Liana Levi
2018
283 pages

Le tour du monde du roi Zibeline

Tour du monde du roi ZibelineVous aimez les romans d’aventures sur fond historique ? Les fabuleux récits de voyage des grands navigateurs du XVIIIe siècle, à l’époque de Bougainville ou James Cook ? Alors ce livre vous plaira.

Avec Le Tour du Monde du roi Zibeline, Jean-Christophe Rufin nous invite, au siècle des Lumières, à découvrir un explorateur tombé dans l’oubli, du moins en France, au destin pourtant surprenant et incroyable : le Comte Auguste Benjowski. Aristocrate d’origine hongroise, élevé par un précepteur français qui lui enseigne les idées de Voltaire et Rousseau, Auguste a été tour à tour officier dans la guerre de Sept Ans, colonel de la confédération de Barr en Pologne contre la Russie, fait prisonnier puis exilé au Kamtchatka en Sibérie, puis navigateur avant de devenir roi de Madagascar. Quelle vie ! Quel destin !

Le roman commence par la fin. Nous sommes en 1784, à Philadelphie dans la demeure de Benjamin Franklin. Les États-Unis sont reconnus pays indépendant depuis peu, faisant de l’Amérique la première nation décolonisée du monde. Homme politique et intellectuel très en vue, incarnant les valeurs humanistes des Lumières, Benjamin Franklin, père fondateur des États-Unis, est un vieil homme, souffrant de rhumatisme. Il est de retour à Philadelphie après huit années passées en France en tant qu’ambassadeur, où il a appelé les Français à soutenir les Américains dans leur guerre d’Indépendance. Ce jour-là, il accepte de recevoir un couple singulier, venu de Paris, et qui l’intrigue : le Comte Auguste Benjowski, qui se prétend roi de Madagascar, et sa compagne, la belle et très élégante Aphanasie. Ils sont venus lui demander d’intervenir afin de faire de l’île un pays souverain et indépendant sur le modèle de la constitution américaine. Auguste ne veut pas coloniser Madagascar, mais son indépendance ! À tour de rôle, Auguste et Aphanasie font le récit passionnant de leur histoire.

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Tomi Ungerer, si cher à mon cœur…

tomicrownA cette heure, on a tous des auteurs qui nous tiennent à cœur. Ceux qui nous apportent du bonheur, une lueur, moins de peur. Tomi Ungerer en fait partie me concernant. Il est parti, certes, mais je lui garde une place de choix dans ma bibliothèque comme dans mon cœur. Ce qu’il a laissé derrière lui ne partira jamais, c’est indélébile, heureusement. Et c’est comme cela que je vois le métier d’auteur, faire le bien, donner de sa personne et ne rien demander en retour, un peu comme un super-héros. Il est ce genre de personne qui vous marque à vie, en commençant par l’enfance. De plus, il m’a suivi dans les classes d’élèves avec qui j’ai eu l’opportunité de lire et de partager ses histoires qui sont entrées dans l’Histoire.  C’est cette expérience qui est l’exemple parfait que lire c’est un partage sincère, de l’auteur vers soi et de soi vers les autres. Et aujourd’hui de moi vers lui.

Cette fois, ce n’est pas un coup de cœur pour un titre, mais pour un auteur et les œuvres de sa vie qui continueront à trouver une place dans l’imaginaire de tout lecteur, petits comme grands, gentils comme méchants.

Je pose humblement ici les couvertures et les résumés de ses livres à avoir coûte que coûte chez soi et à mettre entre toutes les mains :

~ Crictor (1958) ~

9782211204804

Il était arrivé par la poste. C’était le cadeau que son fils, explorateur en Afrique, envoyait à Madame Bodot pour son anniversaire. Ça, un cadeau, un serpent ? Oui, car Crictor n’était pas un vulgaire serpent. Quand il apprenait à lire et à compter, il formait les chiffres et les lettres avec son corps. Il servait de jeu aux enfants. Mais son plus bel exploit était encore à venir. Car un cambrioleur hantait les rues de la petite ville…

#des animaux et des hommes #générosité #serpent

(ISBN : 9782211204804)

~ Emile (1960) ~

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Les poulpes ont mauvaise réputation. Pourtant, Émile le poulpe, lui, aura sa statue ! Il sauve un scaphandrier des dents d’un requin et bien d’autres personnes encore.

#des animaux et des hommes #entraide, solidarité #pieuvre, poulpe

(ISBN : 9782211201155)

~ Les trois brigands (1961) ~

9782211062732

Il était une fois trois vilains brigands… dont la vie changea totalement le jour où ils rencontrèrent Tiffany, la petite orpheline. De trois méchants elle en fit… des bienfaiteurs de l’humanité.

#enfant abandonné, abandon #adoption #générosité #orphelin #peur

(ISBN : 9782211019613)

~ Jean de la Lune (1966)

9782211235556

Regardez bien : il y a un bonhomme pelotonné dans la boule argentée de la Lune. C’est Jean. Un jour, en attrapant la queue d’une comète, il est venu en voyage sur la Terre. Il y a vécu des heures de frayeur et de bonheur, et il y a fait une rencontre extraordinaire.

#différence #aventure aérienne et spatiale #exclusion #lune

(ISBN : 9782211213448)

~ Le géant de Zéralda (1967) ~

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Que faire pour qu’un ogre cesse de dévorer les enfants ? Lui préparer des repas délicieux chaque jour, bien sûr ! C’est ce que fit la petite Zeralda du haut de ses six ans…

#géant #mariage #nourriture #ogre #peur

(ISBN : 9782211020336)

~ Le chapeau volant (1970)

9782211033404

Benito Badoglio était un invalide de guerre qui n’avait pas un sou en poche. Un jour, un chapeau qui volait de-ci, de-là, vint se poser sur son crâne chauve. Benito s’aperçut bientôt que ce chapeau était vivant.

(ISBN : 9782211033404)

~ Allumette (1974)

9782211047067

La petite fille aux allumettes revisitée par Tomi Ungerer : un chef d’œuvre.

(ISBN : 9782211047067)

~ Trémolo (1998) ~

9782211061506

Trémolo était musicien. Il s’exerçait jour et nuit, ce qui n’était pas du goût de ses voisins. Madame Astra Lunatika, surtout, la voyante extra-lucide du dessus, était exaspérée. Il faut dire qu’une note bien lancée avait fait exploser sa boule de cristal. Elle jeta un sort à Trémolo…
(ISBN : 9782211061506)

~ Otto, autobiographie d’un ours en peluche (1999) ~

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Mon préféré de tous ! 

« J’ai compris que j’étais vieux le jour où je me suis retrouvé dans la vitrine d’un antiquaire. J’ai été fabriqué en Allemagne. Mes tout premiers souvenirs sont assez douloureux. J’étais dans un atelier et l’on me cousait les bras et les jambes pour m’assembler… »

(ISBN : 9782211055437)

~ Le nuage bleu (2000)

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Il était une fois, un nuage bleu. Tellement heureux et tellement bleu qui bleuissait tout sur son passage et ne faisait jamais pleuvoir. Voici donc l’histoire d’un nuage pas comme les autres, qui ne veut que le bien des habitants de la Terre et qui ferait tout pour les sauver. Tout, même de la pluie s’il le fallait…
(ISBN : 9782211060011)

~ Amis-amies (2007)

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Rafi le bricoleur est nouveau dans le quartier. Il n’a pas encore d’amis. Mais avec son cadeau d’anniversaire, une boîte à outils de menuisier, il fabrique des jouets splendides, animaux, pantins…, qui attirent Ki Sing, sa voisine couturière !
(ISBN : 9782211300223)

~ Maître des brumes (2013)

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Finn et Clara habitent un village de pêcheurs, sur une île en mer d’Irlande. Leur père leur a fait une belle surprise : il a construit pour eux un curragh, une petite barque traditionnelle. Ils peuvent y naviguer, à condition de se tenir à distance de l’Île aux Brumes, un endroit maudit dont personne n’est jamais revenu… Ce n’est pas qu’ils veulent désobéir… mais, un jour d’épais brouillard, Finn et Clara sont entraînés à la dérive et échouent sur l’Île aux Brumes…
(ISBN : 9782211213424)

En ce lundi, mon discours est court et pour cause… J’ai le cœur lourd. Et maintenant, je souhaite faire honneur à ses cadeaux de papier, pleins de sens et de vérité, en allant acheter ceux que je n’ai pas encore et en les gardant pour un jour les faire découvrir à des enfants et à mes enfants. Ce sera alors pour eux un premier pas vers la bienveillance et l’amour de la différence.

Merci sincèrement pour tout. Longue vie à vous !

Sandy

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Elle, Christiane F, 13 ans, une rencontre qui marque

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« Ce livre terrible a connu un retentissement considérable en France et dans toute l’Europe. Ce que raconte cette jeune fille sensible et intelligente, qui, moins de deux ans après avoir fumé son premier « joint », se prostitue à la sortie de l’école pour gagner de quoi payer sa dose quotidienne d’héroïne, et la confession douloureuse de la mère font de Christiane F. un livre sans exemple. Il nous apprend beaucoup de choses, non seulement sur la drogue et le désespoir, mais aussi sur la détérioration du monde aujourd’hui. »

Livre coup de cœur et coup de poing

La première fois que j’ai lu ce livre j’avais treize ans moi aussi, ce qui donne à la lecture une puissance particulière, mais pour l’avoir relu environs une dizaine d’années plus tard, je peux vous dire que c’est toujours aussi fort.

Ce livre c’est une plongée dans le Berlin d’avant la chute du mur, David Bowie à fond dans les oreilles, les premières sorties en boite,  les premiers tout, vous serez totalement immergé dans l’ambiance de l’époque et surtout dans la vie d’une jeune adolescente qui va grandir trop vite. Lire la suite

Un premier roman violent mais beau

San Perdido.jpgSan Perdido est une ville oubliée du Panama ayant ses propres lois et gérée par un gouverneur tyrannique ne s’intéressant qu’au pouvoir et à l’argent oubliant qu’une bonne partie de son peuple meurt de faim et vit dans un bidonville.

« Les plus forts exploitent les plus faibles. A San Perdido plus qu’ailleurs, cette loi est fermement appliquée. » (p253)

C’est d’ailleurs dans la décharge de San Perdido que commence cette histoire aux abords de la maison que Félicia a construit toute seule.

« C’est un amas hétéroclite de planches et de tôles, de toiles et de cartons. » (p11)

San Perdido est une histoire tellement complexe qu’il m’est difficile de la raconter sans en perdre la force et vous donner envie de la lire sans vous en révéler trop. Chaque personnage a sa propre histoire, un passé et une personnalité bien marquée. Chacun, à un moment du roman, connait son heure de gloire et le récit gravite principalement autour de lui : Félicia, Hissa, Yumna, Augusto, le gouverneur Lamberto, Madame, Carlos Hierra et Stomper pour n’en citer que quelques-uns.

Pourtant on peut dire que le personnage principal, celui autour duquel tout tourne, celui qui provoque les péripéties et le drame qui sévira à San Perdido est Yerbo Kwinton, le grand Noir arrivé un matin de juin sur la décharge de Lagrima.

“Les mains du garçon aux yeux clairs étaient d’une force extraordinaire et il savait écouter le cœur des êtres, mais Rafat découvrit plus tard la troisième particularité de Yerbo. Il cultivait une telle empathie avec les humains qu’il pouvait lire en eux.” (p118)

Surnommé La Langosta par Félicia en début de livre à cause de ses mains, il se mettra au service des opprimés mais pas seulement et agira au nom de tous et d’une justice qui lui est propre.

“Augusto, Felicia, Hissa croiseront sa route à intervalles plus ou moins réguliers au cours des années. Chaque fois, il leur apparaîtra sous un jour nouveau et pourtant fidèle à lui-même. Silencieux, impénétrable.” (p300)

Il deviendra une légende, un héros “et qu’est-ce qu’un héros, sinon un homme qui réalise un jour les rêves secrets de tout un peuple?” (p10)

San Perdido est une histoire violente et cruelle mais vous captivera sans aucun doute. C’est pourquoi je vous conseille d’avoir le cœur bien accroché même si cela ne fait pas peur. La mort est présente tout au long du roman et la langue avec laquelle David Zuckerman décrit certaines scènes est belle tout en rendant compte de la dureté des événements.

“On l’emmène ; une pluie de gouttelettes pourpres étoile le pavé de la place, dessinant une trace sinistre dans le soleil de midi.” (p220)

“La Langosta relâche sa prise. Le bras du petit nerveux retombe sur le sol, lui arrachant un nouveau cri. Sa main n’est plus qu’un tas sanguinolent, un paquet de chair broyée. Il reste prostré sur le sol, le visage dans les herbes, le corps agité de spasmes douloureux.” (p50)

Pourtant, c’est aussi une histoire pleine d’amour, l’amour d’une femme de valeur pour un gamin muet qu’elle verra grandir.

“Toute fière, elle est allée la déposer devant la tanière de La Langosta. Le lendemain, elle avait deux bidons d’eau sur le pas de sa porte, ainsi que des fruits et quelques légumes dans un carton. Plus tard, dans la journée, et elle est passée chez lui par acquit de conscience. Elle a vu sa bougie entamée au pied de la caisse de munitions. Elle est repartie en souriant. – Moi aussi je peux faire des choses pour toi, a-t-elle murmuré.” (p43)

“Elle l’enlace. Il se laisse faire, refermant sur elle ses grands bras. Elle se berce de l’effluve de sa peau. Un parfum indéfinissable, sucré et légèrement piquant, une bonne odeur d’homme. (…) – Comme tu es devenu grand et fort! murmure-t-elle, admirative.” (p330/331)

Lisez cette fable sociale, ce premier roman vaut le détour! C’est promis.

 

Jade

San Perdido, Dadid Zuckerman, Calmann-Lévy, janvier 2019, 19.90€

La Ménagerie de Papier

Il existe des ouvrages auxquels vous ne vous attendez pas, des livres auxquels vous n’êtes pas préparés, qui, littéralement, vous prennent par surprise. Avec le livre dont je vais vous parler aujourd’hui, c’est exactement ça.

Je l’avais croisé, en sa qualité de Grand Prix de L’Imaginaire 2016, j’en avais entendu parler, on me l’avais chaudement recommandé, évidemment. Mais j’ai ce petit problème avec la prescription, ce léger rejet systématique, cette barrière mentale à franchir, qui ont fait que j’ai mis un peu de temps avant de l’acquérir et de m’y attaquer, afin d’en avoir le cœur net.

Maintenant, avec le coup qu’il a reçu, il est certain que mon cœur est net. Très, très net.

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Toujours incroyable de constater à quel point un objet aussi sommaire peut avoir autant d’effet.

De quoi est il question alors ? D’un recueil de nouvelles (encore, oui, je sais, on ne se refait pas), offertes par le talentueux (ceci est un euphémisme) auteur sino-américain Ken Liu. Et comme il est très compliqué de parler de nouvelles sans trop en dire, il va me falloir la jouer fine. J’accepte néanmoins le défi, car le jeu en vaut la chandelle. Considérant à quel point la nouvelle est un exercice périlleux en terme de concision en d’efficacité, Ken Liu, avec ce recueil, s’est sans aucun doute imposé comme une figure à suivre.

Le thème principal, qui traverse l’oeuvre de part en part, est la question de l’Humanité. Qui sommes nous, comment, par quoi nous définissons nous, quelle est notre place dans l’Univers ? D’autres s’y sont attaqués, certes, mais peu je crois avec autant de puissance que Ken Liu, et surtout avec autant d’efficacité; je crois que c’est ce qui m’a le plus estomaqué, cette capacité incroyable à raconter autant, à évoquer autant, avec aussi peu de mots et avec une aisance presque surnaturelle, comme si Ken Liu fournissait le commentaire avec le texte, mais de façon télépathique. Même les superlatifs ne me suffisent plus à exprimer à quel point je suis admiratif.

Je vais donc redescendre un peu sur Terre, au contraire de certains des personnages rencontrés au hasard des pages de La Ménagerie de Papier, mais aussi à l’instar d’autres. Car oui, il est souvent question de science-fiction, mais pour ceux d’entre vous qui pourraient se voir rebutés par l’Imaginaire, je tiens à vous rassurer. Cette science fiction, cette fantasy n’est pas indigeste, elle n’est là que comme un support, une métaphore supplémentaire, ou un assaisonnement sur un bon plat pour le rendre parfait. Si vos goûts vous portent habituellement vers d’autres horizons plus conventionnels et réalistes, nul doute que vous trouverez ici de quoi ravir vos sens de lecteur de la même façon. Le génie a ça de pratique qu’il est universel.

Le principal souci de la nouvelle étant sa trop courte durée, il m’est évidemment impossible de vous raconter quoi que ce soit sans vous priver du précieux effet de surpris qui constitue parfois le sel de la lecture, je n’en dirais donc pas plus. Je me contenterais de vous nommer, sans ordre particulier, mes trois nouvelles favorites, par simple goût du partage, à savoir L’Oracle, La Forme de la Pensée et Trajectoire. Elles ont en commun la qualité rare de savoir poser de nombreuses questions et de n’y répondre qu’à travers leurs personnages sans les juger ni nous donner autre chose que matière à réflexion, mais surtout d’être profondément cohérentes et réalistes, malgré leurs prémisses difficiles.

Je conclurais en saluant encore une fois le formidable travail de l’équipe en charge de l’ouvrage, en particulier Pierre-Paul Durastanti qui s’est chargé de son harmonisation, avec un succès non négligeable.

Et puisqu’il s’agit de nouvelles, je me dois de faire cours, en espérant tout de même vous avoir mis en appétit.

Je vous souhaite une bonne lecture !

Benjamin

 

La Ménagerie de Papier | Ken Liu  | Folio SF | 8,40 € (franchement, c’est donné)